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Archive pour jan
Cauchemar d’un biologiste
3.1.2009 par admin.
Ca avait été une dure journée avec comme souvent beaucoup de réunions et de palabres et peu de résultats concrets. Le matin, réponses aux 60 messages du jour sur les problèmes récurrents : AGEPS, SIDOPA, CHAB, CME et autres charmantes abréviations puis réunion avec la direction et l’après-midi bureau de pôle sur les projets en cours : nouveau bâtiment, nouvelles organisations multi-sites, nouveaux examens, etc. et enfin, visite de conformité du laboratoire d’urgence avec l’inspecteur du travail et le CHSCT. Bref, une journée pleine de variété avec beaucoup de mélasse administrative, un peu de vie professionnelle et très peu de Biologie.
Le soir, un peu hébété, je m’écroule bien avant la fin de ma série préférée. C’est là que tout a commencé.
C’est le matin : il fait froid et il commence même à neiger sur Paris. L’hôpital s’éveille. Machinalement, je manœuvre pour passer le portail d’entrée pour la 11237ème fois mais, là, surprise, le gardien me fait signe de stopper, s’approche et me dit, un peu gêné : « Je suis vraiment désolé, Monsieur, mais votre autorisation d’entrée n’est plus valable. Nous avons reçu de nouvelles instructions. Dès demain, vous ne pourrez plus entrer dans l’hôpital. Mais bon, je vous fais une fleur : ça ira pour cette fois ». Pensant qu’il doit s’agir d’un malentendu, je n’insiste pas et pénètre dans l’hôpital. Arrivé au laboratoire, je trouve un changement notable au niveau de l’accueil. En lieu et place du couloir ouvert à tous les vents et de propreté approximative, je vois un guichet flambant neuf derrière lequel se tient une charmante hôtesse : elle garde l’entrée du laboratoire. « Bonjour, Monsieur » me dit-elle en souriant, « vous en avez, de la chance, de partir au soleil en cette saison : je vous souhaite un bon voyage ».
C’est là que j’ai senti que quelque chose ne tournait pas rond, mais je n’arrivais pas à comprendre de quoi il s’agissait. Au moment d’entrer dans le laboratoire, une vitre automatique me barre le passage et la midinette me susurre : « Tss ! Tss ! Vous n’avez pas d’habilitation pour entrer dans cette zone : il s’agit de locaux techniques dans lesquels vous n’avez rien à faire ». J’hésite dans un premier temps entre la colère et la pédagogie face à cette attitude, puis je choisis la négociation. « Mais, Mademoiselle, je suis biologiste et je travaille dans ce laboratoire depuis des années : vous devez donc faire erreur ». Avec son plus beau sourire, elle me lâche avec un peu de condescendance : « Oui bien sûr, Monsieur, mais, à compter d’aujourd’hui et sur ordre direct de l’hyperdirecteur de notre bien aimé technocentre, il est précisé que les biologistes ne sont pas nécessaires au fonctionnement mégaoptimisé du biolab surconcentré ». Mais où suis-je donc tombé ? Dans une faille spatio-temporelle m’ayant conduit dans l’univers de Philip K. Dick ? Je décide une contre-attaque en restant rationnel. « Mais vous plaisantez, le laboratoire a besoin de biologistes pour fonctionner : par exemple, il faut choisir les appareils et les méthodes analytiques, les optimiser, suivre et interpréter le contrôle de qualité, établir des partenariats avec les fournisseurs, paramétrer le système d’information et j’en passe, simplement pour la partie purement technique ». La belle, dont je me demande à présent s’il ne s’agit pas en fait d’un androïde, prend une pose suggestive et me répond lascivement : « voyons Monsieur, tout cela n’existe plus depuis le siècle dernier : la grande restructuration néotechnologique post-biologique a nettoyé ce fatras obsolète. Il n’y a plus de choix ni de réglage d’automates. Le biolab d’Ile-de-France utilise, comme tous ses homologues de part le monde, le même merveilleux dispositif de suprarobotique pour faire les dosages, le R-NAK 2010, fourni par le consortium mondial WorldBioSystem. Il peut réaliser toutes les analyses existantes et futures avec une cadence de 50000 tests/heure, il est entièrement contrôlé à distance par le supercalculateur WinBio3000 et ne nécessite aucune intervention humaine. Les techniciens et les biologistes ne jouent plus aucun rôle dans le process de production. Il n’y a donc plus jamais d’erreurs de laboratoire et le coût global du B est passé en dessous du centime d’euro. Les inextricables problèmes de standardisation des procédures, de contrôles divers et d’organisation des ressources humaines sont enfin réglés définitivement. La qualité est totale, l’espace requis est minimal et notre hyperdirecteur est épanoui, ce qui est le plus important. »
Sur ce coup-là, elle m’a scotché la greluche ! Mais je me reprends et retourne au contact : « Bon d’accord pour la technique, mais il n’y a pas que cela dans la Biologie. Comment pouvez-vous, sans biologiste, assurer correctement le dialogue clinicobiologique, la juste prescription, la lutte contre les infections nosocomiales, le développement de nouveaux marqueurs, la recherche clinique, la formation des jeunes et l’enseignement universitaire » ? Certain de l’avoir planté sévèrement, je la toise et attend un commentaire bredouillant. Hélas, c’est avec un ton persiffleur voire ironique qu’elle me dit : « Mon pauvre monsieur, vous n’y êtes plus du tout. Les cliniciens discutent maintenant avec les bioconseillers gracieusement mis à disposition par WorldBioSystem recrutés parmi les 20 % de demandeurs d’emploi et formés à la Biologie Clinique en 3 mois par e-learning. La juste prescription n’a plus de sens puisque c’est l’omnisystème d’information hospitalier, BigH800lits, qui, grâce à son système expert ClinOrder, prescrit à la place du médecin. Il n’y a plus d’infections nosocomiales puisqu’aucun humain ne touche les patients, ce qui assure une bien meilleure sécurité des soins. Nous ne développons plus de nouveaux marqueurs biologiques, ni d’ailleurs de nouveaux médicaments ; en effet, l’espérance de vie ayant atteint 130 ans, il ne serait pas raisonnable pour la société de continuer ainsi. La recherche clinique se limite à la cosmétologie et est entièrement réalisée dans le secteur libéral. Quant à l’enseignement et la formation des jeunes, elle est inutile puisque ces postes coûteux ont disparu de notre techno-organisation. A ce sujet, je vous signale que tous vos collègues étant partis, vous êtes, à ce jour, le dernier des biologistes encore en activité ».
« Echec et mat » me souffle une petite voix dans ma tête. Je cherche une réplique mais rien ne vient. C’est horrible ! J’ai l’impression atroce qu’elle a toutes les réponses à toutes les objections possibles. Pour tenter un dernier baroud d’honneur, j’essaye la preuve par l’absurde : « enfin mademoiselle, votre discours ne tient pas debout : si le laboratoire est entièrement automatique et que personne n’y entre, à quoi servez-vous, vous l’hôtesse d’accueil ? » A ce moment, elle prend une expression amusée, presque goguenarde et me dit : « Bonne question, Monsieur, je vous remercie de l’avoir posée. En effet, l’hyperdirection a décidé dans son ultime générosité, et puisque vous représentez le dernier des biologistes, de vous octroyer la totalité de vos 2732 RTT, CA, CF en une seule fois et de vous permettre de satisfaire à vos obligations de FMC et d’EPP en même temps. Pour simplifier, vous qui êtes un technoprofane, vous êtes en vacances jusqu’à votre préretraite anticipée. Enfin, pour vous remercier de vos contributions passées et involontaires à la mise en place du technocentre, nous vous offrons 2 semaines de séjour dans notre tout nouveau centre hélio marin sur la Côte d’Azur qui est spécialement conçu pour la réadaptation à l’inactivité et réservé aux vieux biologistes déprimés. Quant à moi, je suis ici pour fermer la porte du laboratoire et éteindre définitivement la lumière. Je rejoindrai ensuite ma place d’assistante émotionnelle auprès de l’hyperdirection.»
Je reste interdit. Je suis paralysé. Un froid glacial m’envahit. Tout devient blanc. Je me réveille en sursaut, en sueur, tremblant, vidé. Un cauchemar : c’était un horrible cauchemar ! En réalité, tout va bien. Tout va mieux. Rien n’était réel. Demain matin, tout sera en place. Les biologistes sont au cœur du système de santé français. Ils sont indispensables. Tout va bien. Il faut s’en persuader.
Tout ira bien …
Michel Vaubourdolle
Président du SBPHU
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